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Une envie de livres ?

17/12/2013

"Parents, je vous hais".

"Parents, vous êtes en train de détruire votre enfant. Pour cela, je vous hais". Ces mots, j'aimerais pouvoir les dire, les hurler. Les crier comme on crie en cas de danger imminent.

Il faudrait parfois, que je les dise, ces mots. Mais ce n'est pas une chose à faire. Toute vérité n'est pas bonne à dire, me répétait-on, quand j'étais enfant. La violence est mauvaise, ne cesse-t-on d'expliquer à nos élèves. Alors je ne vais pas montrer le mauvais exemple, même exténuée et à bout de forces, à bout de nerfs. C'est ici que j'explose, sur un blog que les intéressés ne liront jamais.

De toute façon ce serait inutile.

J'ai croisé des parents ce soir, dans les couloirs. La journée n'a pas été facile. Juste 8 heures de travail, dont cinq heures de cours, et deux particulièrement, de lutte, contre des élèves. Deux heures en tout cas à rôder dans la classe, à ne rien laisser passer pour éviter que ça ne dérape. Il faut avoir enseigné devant des classes difficiles pour imaginer combien une seule heure peut épuiser, nerveusement, moralement. Durant la cinquième heure, un élève m'a fait un doigt d'honneur. Je suis fatiguée à l'avance de devoir réagir, porter plainte. Mais je ne peux laisser passer, même si je n'ai plus l'énergie pour réagir, en tout cas, pas ce soir.

J'ai donc vu des parents ce soir, quantités de parents, même. Les premiers,  je les ai salués. Puis, après en avoir vu deux en particulier, épuisée, je suis passée, sans rien dire, visage fermé. D'habitude , malgré ma fatigue et mon état, à tous ces parents, j'aurais au moins adressé un "bonsoir". Mais pas ce soir. Rien n'est bon ce soir. N'étant pas professeur principal, je n'étais pas chargée de remettre en main propre les bulletins, comme cela se fait dans ma ZEP (pardon, je ne suis plus à la page, aujourd'hui on dit RRS. Ça ne change rien, juste le nom, mais notre époque aime ça, les changements de noms. À défaut de changer la réalité, on en change l'image. Hypocrisie contemporaine). Donc, j'ai croisé des parents et je n'étais pas censée leur parler.

J'ai juste vu deux parents que je n'aurais donc pas dû voir, au sens où cela n'était pas prévu et où cela aurait été préférable. Ça me fait penser que je ne les ai pas vus pour la rencontre parents-professeurs. Pourquoi, je n'en sais rien.

Je les ai vus, car j'aime profiter des occasions, pour dire un mot aux parents des élèves qui sont sur la mauvaise pente. Quand je peux appeler, j'appelle. Si je les vois, je les retiens le temps de leur dire un mot. En général, cela se passe très bien, les parents comprennent. Et dans les jours qui suivent, leur enfant se reprend, un peu.

Ceux-là, il aurait mieux valu que je ne les vois pas. Ce soir, j'ai envie de hurler "parents, je vous hais!". Oh pas tous les parents. Il y en a beaucoup de formidables, des quantités qui réussissent très bien à éduquer leur enfant et en font des créatures merveilleuses. Il y en a beaucoup aussi qui luttent, même si leur enfant n'est pas facile. Il y en a à qui je ne jetterais jamais ni la première pierre, ni les suivantes, et pourtant, Zeus sait que leur enfant a déjà mal tourné et peut nous retourner une classe en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. Je ne leur dirai rien car il ne sert à rien d'accabler des malheureux.

Parents, je vous hais, je vous hais si...

Si vous apprenez à votre enfant, qu'aux insultes il faut répondre par l'insulte, aux coups par les coups.

Si vous apprenez à votre enfant que ce n'est pas de sa faute, mais ce sont les autres qui ont commencé, qui, déjà, ne se conduisent pas bien.

Si vous accablez ceux qui tentent, contre vents et marrée, de faire grandir votre fils, de l'élever vers des savoirs nouveaux, vers des horizons insoupçonnés. Si vous accablez les enseignants, qui font ce qu'ils peuvent, pauvres humains qu'ils ont le tort d'être.

Si vous justifiez l'incurie de votre enfant par la soi-disant peur qu'il soit maltraité, parce qu'il sera le boloss.

Vous vous trompez. Vous trompez votre enfant. Vous le détruisez et vous détruisez notre travail, à nous enseignants. Ce soir vous me détruisez moralement.

Tout ce que l'on peut faire pour votre enfant, vous le retournez contre nous. On décrocherait la lune pour vous et votre précieuse progéniture (qui insulte, qui fréquente volontairement les pires, qui ne fait rien de la sainte journée), vous trouveriez moyen de la juger décevante, la lune, pas assez ronde, pas assez brillante.

Vous m'avez dit ce soir "On a mis notre fils dans une classe de merde". Mais ouvrez les yeux!

Cette "classe de merde" n'est ce qu'elle est qu'à cause d'enfants comme le vôtre.

Vous parlez avec le plus grand irrespect de l'ancien principal, devant votre enfant. Mais comment voulez-vous que votre enfant respecte les adultes, dans et hors l'établissement? Viendra le jour où votre fils estimera pouvoir vous insulter, en usant du même libre arbitre que vous croyez pouvoir utiliser. Vous connaissez les règles mais vous estimez en l'espèce ne pas avoir à les  respecter. Prenez garde, monsieur, votre fils fera pareil.

Selon vous, c'est à cause de lui, le principal, que votre fils chéri est dans cette classe et qu'il a ces résultats-là. Bien sûr. Attribuer la responsabilité du bulletin de votre fils à quelqu'un parti depuis six mois. Que ne faut-il pas entendre. Un jour il faudra arrêter de se cacher derrière son petit doigt. Votre fils ne travaille pas parce qu'il a décidé de faire ainsi. Plusieurs travaillent en classe, lui ne fait rien, sauf quand je l'y oblige personnellement. Plusieurs travaillent à la maison. Lui ne fait rien. Ah j'oubliais, ils ne sont pas persécutés par les autres. Je peux l'affirmer, en raison de l'extrême vigilance que nous portons, tous, adultes de l'établissement, à ces situations.

Vous, Madame, vous m'avez accusée de vous avoir fait attendre un quart d'heure, un soir, il y a deux mois. Mon Dieu. Un quart d'heure. Ce soir-là, pendant vingt minutes, j'ai fait le bras de fer avec des élèves collés pour manquements divers à leurs devoirs d'élève. Je suis sortie cinq minutes trop tard, honte à moi.

Tout y est passé ce soir. Comment? Il y avait l'éducateur chargé de prévention violence avec moi en classe cet après-midi, pour s'assurer que le contrôle de la classe de votre fils se passerait bien? Mais quelle honte! "Quand j'étais élève, il n'y avait pas ça!" Vous nous reprochez donc de mettre en place des moyens pour que votre fils travaille dans de bonnes conditions? Dites-moi que c'est un cauchemar, que vous n'existez pas, Monsieur. Dites-moi que je vais me réveiller.

Devant l'absence de travail à la maison, un collègue de maths estime inutile de donner du travail à la maison? Mais quelle honte! "ça prouve que même les profs ont renoncé avec cette classe". Ce qui est faux.

Merci Monsieur, de mépriser le travail que nous essayons de faire, envers et contre tout dans cette classe. Je devais justement voir le principal pour mettre en place un projet pour cette classe, quelque chose pour les faire réfléchir sur l'importance de la scolarité, sur les règles de vie en société. Merci de mépriser nos efforts. Merci d'achever de nous briser. Parce qu'en agissant comme vous l'avez fait monsieur, en éduquant votre fils comme vous le faites, c'est nous et c'est lui que vous brisez.

Je n'ai pas de haine pour mes élèves, même les pires. À vrai dire, je n'en ai même pas pour vous. Mais j'en ai pour l'immense stupidité dont vous faites preuve et qui vous aveugle, qui est à l'œuvre et qui détruira votre fils. Il aurait pu être quelqu'un de tellement bien.

Quelle tristesse.

Sans l'appui des parents, tout notre travail est vain.



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3 commentaires:

Philippe Durut a dit…

Bonjour,
Ce que vous décrivez avec talent est à l'échelle de la société.
De quels points de repère disposent les enfants,les parents?
Internet?
La télévision?
Les sportifs?
Les politiques?
Etc.

Quelles solutions?

Je vous souhaite beaucoup de forces et de raisons d'espérer.

Philippe Durut
Bayonne



la Souris des archives a dit…

Merci.
Des points de repères, il y en a, la loi au moins. Quantité d'éducateurs... quoique, quand je vois l'âge moyen des éducateurs autour de moi et leur action effective, ça ne me rassure pas. Un important travail d'éducation fait à l'école en tout cas.
Le problème n'est pas forcément dans l'absence de repères que dans la politique du chiffre qui caractérise notre société. Surtout pas trop d'exclusions, de publications autour des incidents quotidiens dans nombre d'établissements scolaires. Ou alors on vous dira que cet accident est survenu dans un établissement d'ordinaire "si tranquille". A force de mettre un couvercle sur la marmite, elle bouillonne de plus en plus fort.

Anonyme a dit…

"A force de mettre un couvercle sur la marmite, elle bouillonne de plus en plus fort."

Très belle métaphore qui résume très bien ce qui se passe dans ce pays. On ferme beaucoup trop les yeux sur des problèmes qui peuvent s'aggraver. Peur de beaucoup de choses, peur de jouer aux jeux de certains partis extrémistes.

La peur au moment des accords de Munich n'a pas empêché la défaite de 1940.

Je suis quand même content qu'il y ait certains enseignants comme vous qui possèdent une conscience de certains problèmes dans ce pays.

Si je peux vous le permettre, si vous pouvez voir le téléfilm Fracture, je vous le conseille.